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Printemps arabe: les lendemains qui déchantent

Parti de l’auto-immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, marchand de fruit et légumes ambulant dans la ville de Sidi Bouzid en Tunisie, le Printemps arabe a secoué, entre la fin de l’année 2010 et le début de l’année 2011, le Moyen-Orient et le nord de l’Afrique. Si cet ensemble de  mouvements a abouti, dans certains cas, à la fin de régimes installés depuis des décennies et à l’implémentation de la démocratie, il a également contribué à faire basculer dans l’instabilité des pays comme la Libye. Sept ans après, quel est l’héritage du printemps arabe?

Les causes d’un soulèvement

Pour tous les analystes, le Printemps arabe est d’abord la révolution de la jeunesse. Une jeunesse nord-africaine qui se sentait exclue de l’ascenseur social que constitue l’emploi. Dans des pays comme la Tunisie ou l’Egypte, les taux d’alphabétisation sont respectivement de 81,8% et de  75,2%. En Tunisie, 35% des jeunes scolarisés sortent avec un diplôme de l’enseignement supérieur contre 32% en Egypte. Néanmoins, cette jeunesse instruite peine à s’insérer dans le monde de l’emploi.

Un autre élément déclencheur de la crise a été les niveaux de corruption généralisés et l’impunité des élites. Ainsi, indique le quotidien français Le Parisien, le butin du clan de l’ancien président Zine Al Abidine Ben Ali, qui dirigeait la Tunisie au moment de la révolution du Jasmin en 2011, s’élèverait à 5 milliards $. Pour l’organisation non gouvernementale, Global Financial Integrity, «la famille» Ben Ali se serait enrichie à hauteur de 1 milliard $ par an, entre 2000 et 2008.

Pour l’organisation non gouvernementale, Global Financial Integrity, «la famille» Ben Ali se serait enrichie à hauteur de 1 milliard $ par an, entre 2000 et 2008.

Quant à la fortune supposée des Moubarak, en Egypte, si Forbes avait à l’époque contesté les chiffres avancés par ABC et Guardian, la situant entre 30 et 70 milliards $, il n’en demeure pas moins certain, aux yeux de nombre d’analystes, que la famille de l’ancien président de l’Egypte, s’est largement enrichie au détriment de l’Etat, par le biais de prises de participations dans les entreprises étrangères installées en Egypte et de coups dans le secteur immobilier.

Le dernier facteur ayant contribué à la déflagration, qu’a été le Printemps arabe, a été l’inégalité sociale amplifiée par un renchérissement du coût de la vie dans les régions concernées par le mouvement.

Face à cette situation, la jeunesse a su profiter des capacités offertes par les réseaux sociaux et internet pour se mobiliser et manifester son ras-le-bol, prenant d’assaut rues et places publiques (certaines comme la place Tahrir en Egypte sont devenues des symboles de la contestation). Vite rejointes par des acteurs de la société civile (ONG, syndicats) et des responsables politiques, ces mobilisations ont abouti à des changements de régimes avec transition démocratique à la clé, dans certains cas, ou à des situations plus instables dans d’autres: panorama.

Maroc : la réponse intelligente

Dans une étude réalisée pour l’Institut européen de la Méditerranée (Iemed), Bernabé Lopez Garcia estime que «le Maroc a été le pays qui a réagi avec le plus de rapidité, le plus de souplesse et le plus d’intelligence à la pression des demandes du mouvement de protestation».  En effet, le roi intervient dans un discours, environ deux semaines après les premières manifestations, pour annoncer une série de réformes et la mise en place d’un comité de rédaction d’une nouvelle constitution qui sera promulguée le 30 juillet 2011, suite à un référendum. La nouvelle loi fondamentale étend les prérogatives du premier ministre et du parlement, mais pas autant que l’auraient souhaité les manifestants réunis au sein du Mouvement du 20 février. Cependant, l’opinion publique s’en contente et l’organisation rapide d’élections législatives dans la foulée du référendum éteint la contestation. Le scrutin voit le Parti Justice et Développement (PJD) de tendance islamiste modérée devenir le premier parti du Maroc avec 107 sièges sur 395. Son secrétaire général Abdellilah Benkirane devient premier ministre. Si le responsable avait fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille, il n’obtient pas de résultats probants dans ce domaine comme il le reconnaîtra lui-même, en affirmant: « Le gouvernement ne pourra pas éradiquer l’économie de rente et la corruption». Abondant dans le même sens, l’ONG Transparency International maintient le Maroc au 88ème rang de son classement annuel évaluant le niveau de corruption des Etats entre 2012 et 2016.

Le scrutin voit le Parti Justice et Développement (PJD) de tendance islamiste modérée devenir le premier parti du Maroc avec 107 sièges sur 395.

Néanmoins, Benkirane s’illustre par une véritable volonté réformatrice et augmente de 10% le salaire minimum. Il réforme également la caisse de retraite des fonctionnaires qui, sans cette décision, aurait pu se retrouver complètement vide à l’horizon 2021. S’il n’atteint pas son objectif de croissance moyenne de 5,5% durant son mandat, (celle-ci sera d’environ 3,5% entre 2011 et 2016) il faut reconnaître que son gouvernement a dû faire face à des facteurs exogènes comme la sécheresse qu’a connue le pays entre 2014 et 2016 ou le contexte régional instable dans lequel il a dû évoluer.

Benkirane

Abdellilah Benkirane : «Le gouvernement ne pourra pas éradiquer l’économie de rente et la corruption».

Le taux de chômage, quant à lui, tourne toujours autour de 10% de la population active. Benkirane aura également réussi à interrompre les subventions aux hydrocarbures dans un contexte où le déficit public s’accroissait. Son incapacité à former un gouvernement entraînera son remplacement par Saâdeddine El Othmani, mais il laissera derrière lui un PJD plus fort que jamais avec 125 sièges.

Cependant, les performances de Benkirane ne parviennent pas à éteindre partout les braises de la contestation et l’opinion internationale se demande assez vite si les manifestations enregistrées dans le Rif fin 2016, suite à la mort d’un marchand de poissons broyé par une benne à ordures ne sont pas le prodrome d’un nouveau « Printemps » que s’apprête à connaître le pays.

Algérie : quelques milliards pour apaiser la crise

En Algérie, la contestation part de la hausse des prix des denrées alimentaires, notamment du blé en 2011. Si, dès le 3 janvier 2011, les manifestants sont dans les rues, l’exécutif n’hésite pas à recourir à son matelas de devises pour faire baisser les prix des aliments.

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Le gouvernement investit jusqu’à 20 milliards d’euros dans des mesures d’aides sociales.

Ainsi, le gouvernement investit jusqu’à 20 milliards d’euros dans des mesures d’aides sociales. Il annonce un plan de grands travaux, évalué à 112 milliards $. Mais l’une des mesures les plus marquantes est la levée de l’Etat d’urgence qui prévalait dans le pays depuis plus de 19 ans. En outre, les salaires sont multipliés par deux ou trois pour certains corps. L’Algérie déploie également ses militaires, le long de ses frontières avec la Libye et aide financièrement la Tunisie, mise à mal par le Printemps arabe. Si ces mesures jouent comme des régulateurs de la crise, il faut aussi souligner que les séquelles de la décennie noire qui a vu le pays se déchirer dans une guerre civile qui a fait entre 60 000 et 150 000 victimes entre 1991 et 2002 ont inhibé la tentation d’une autre aventure. «Les Algériens préfèrent la stabilité. Ce qui explique une certaine adhésion de la population au régime actuel », explique Barah Mikail, de la fondation pour les relations internationales et le dialogue extérieur (Fride) aux Echos.

Les séquelles de la décennie noire qui a vu le pays se déchirer dans une guerre civile qui a fait entre 60 000 et 150 000 victimes entre 1991 et 2002 ont inhibé la tentation d’une autre aventure.

Cependant, cette politique d’apaisement atteint vite ses limites avec la chute des cours des hydrocarbures qui génèrent plus de 90% des recettes d’exportation du pays. Dans un tel contexte, plutôt que de se tourner vers les institutions de Bretton Woods qui lui imposeraient certainement des réformes impopulaires en échange de leur soutien financier, l’exécutif a décidé de recourir à la planche à billets. Il reste à savoir si cette mesure constituera une solution durable ou si elle empirera le mal dont souffre l’économie algérienne.

Tunisie : démocratie renforcée, mais économie touchée

Si le printemps arabe a débouché sur le départ de Ben Ali, ce dernier sera suivi d’une période d’instabilité politique qui sera ponctuée de mini-crises et durera jusqu’à l’organisation de l’élection constituante en octobre 2011, remportée par le parti islamiste Ennahdha. L’organisation d’élections législatives en 2014 verra Ennahdha perdre le pouvoir au profit de son rival Nidaa Tounes, dont le candidat Béji Caïd Essebsi s’imposera un mois plus tard à la course pour la présidence face à Moncef Marzouki, proche d’Ennahdha. Le quartet du dialogue national qui a permis la facilitation de la discussion entre les différentes forces politiques en présence, et ainsi l’organisation des échéances électorales de 2014, reçoit le prix Nobel pour son action. Mais l’avènement de la démocratie en Tunisie est loin d’avoir mis un terme aux difficultés que traverse le pays et d’avoir éteint les brandons à l’origine de la crise.

Le quartet du dialogue national qui a permis la facilitation de la discussion entre les différentes forces politiques en présence, et ainsi l’organisation des échéances électorales de 2014, reçoit le prix Nobel pour son action.

En effet, le chômage est toujours persistant avec un taux de 15% et concerne 30% des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur. En 2015, les attentats de Sousse et du musée du Bardo ont affecté l’économie d’un pays qui est largement tributaire du tourisme et l’ont enfoncé dans la crise. Pour lutter contre le marasme économique, le pays a dû recourir à un financement du Fonds monétaire international (FMI) de 2,4 milliards d’euros. Mais en contrepartie de ce financement, il a dû se soumettre à des mesures d’austérité.

Ainsi, il a dû restructurer ses banques publiques et agir dans le sens de la maîtrise de son déficit global. Ces mesures s’inscrivent dans un contexte où l’inflation est à 6,5% et dans lequel le dinar a perdu près de la moitié de sa valeur face au dollar sur les quatre dernières années. Face au renchérissement du coût de la vie, la contestation reprend en ce début d’année, portée par l’opposition à la nouvelle loi de finances votée par le parlement. De quoi entraîner une répétition du scénario de 2011?

D’après Beligh Nabli, directeur de recherche à l’IRIS, «Actuellement, c’est plutôt l’instabilité économique et sociale qui pourrait engendrer finalement les ferments d’une déstabilisation politique. Ces ferments pourraient être alimentés par l’absence d’une véritable alternative politique présentée aux Tunisiens, lors des prochaines échéances électorales, avec les élections municipales au premier semestre 2018 et la présidentielle en 2019.»

Zied Ladhari

Zied Ladhari : «Hypocritement, certaines forces politiques ont voté [la loi de finances] et appellent maintenant à manifester contre elle.»

Pour sa part Zied Ladhari, ministre tunisien du développement, estime à propos d’une éventuelle réforme de cette loi de finances, qu’elle n’est pas prévue. «Nous venons d’adopter cette loi. Pour la première fois, elle fixe l’objectif de limiter le déficit budgétaire de l’Etat à moins de 5 % et son endettement à 70 %. Hypocritement, certaines forces politiques l’ont votée et appellent maintenant à manifester contre elle. Les mesures prises sont raisonnables : augmenter d’un point la TVA, ce n’est pas ça qui va affecter le pouvoir d’achat des gens, par contre, pour le budget de l’Etat, c’est important.», affirme-t-il dans les colonnes du Monde.

Egypte : l’armée finalement préférée aux islamistes

En l’Egypte, l’intermède démocratique n’aura duré qu’un an, de juin 2012 à juillet 2013, le temps de l’éphémère mandat du Frère musulman Mohammed Morsi, déposé par l’armée sous les vivats des Egyptiens. En effet, durant sa présidence, Morsi s’est illustré par des mesures impopulaires comme un référendum sur un projet de constitution, adopté à marche forcée.

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Mohammed Morsi sera déposé par l’armée sous les vivats des Egyptiens.

Depuis, le successeur de Mohamed Morsi, le maréchal Al-Sissi, dirige le pays d’une main de fer, traque les Frères musulmans et réprime toute opposition. Ce qui poussera un activiste égyptien à confier à La Tribune de Genève«On a soutenu Sissi pour qu’il destitue Morsi, pas pour qu’il dirige le pays. Il est arrivé au pouvoir grâce à la mobilisation de la place Tahrir, mais une fois au pouvoir, il a étouffé toute velléité de contestation. Il a commencé par les islamistes, avant de s’en prendre à tous ceux qui émettaient la moindre critique à l’encontre du régime. Aujourd’hui, entre camarades, on n’ose même plus se réunir pour boire un thé». Cette répression pousse les Etats-Unis, allié traditionnel de l’Egypte, à taper du poing sur la table et, en août dernier, à décider de suspendre son aide militaire, en raison des violations des droits de l’Homme.

La fin des subventions aux produits de première nécessité, décidée par le pouvoir, a entraîné une inflation de l’ordre de 30%.

En ce qui concerne le chômage, il fluctue entre 12 et 13% de la population active. La livre égyptienne a, quant à elle, perdu la moitié de sa valeur face au dollar, en raison de sa dévaluation dans le cadre d’une politique de convertibilité totale adoptée par l’exécutif pour lutter contre la pénurie de devises que connaît l’économie nationale. La fin des subventions aux produits de première nécessité, décidée par le pouvoir, a entraîné une inflation de l’ordre de 30%. Cet ensemble de mesures reçoit l’approbation du Fonds monétaire international qui a octroyé au pays un prêt de 12 milliards $ sur trois ans, contre l’adoption de mesures qu’il estime nécessaires pour le redressement de l’économie égyptienne.

 

Libye : l’étendue des dégâts

La chute de Mouammar Kadhafi, loin de siffler la fin du conflit, n’aura contribué qu’à ouvrir un nouveau chapitre sanglant dans l’histoire du pays. La parenthèse démocratique, qui aura vu l’élection en 2012, du Congrès général national, s’achèvera en 2014. Dès lors, la Libye assistera à ce qu’on appelle la «seconde guerre civile», soit l’affrontement entre les diverses forces, naguère unies pour faire tomber l’ancien Guide. Ces deux conflits ont contribué à la fragmentation du pays entre plusieurs milices lourdement armées qui détiennent le pouvoir effectif sur de petites portions du pays. La Libye aujourd’hui possède deux gouvernements qui revendiquent chacun la légitimité à diriger le pays: l’un, basé à Tobrouk et l’autre basé à Tripoli.

nicolas sarkozy libye

Idriss Déby Itno estime que la France n’a pas «assuré le service après-vente».

La situation qui prévalait en Libye, a fait le lit de groupes islamistes armés qui ont profité de l’instabilité qui régnait dans le pays pour s’y installer. Ainsi, l’organisation terroriste Etat islamique (EI) s’implantera dans la ville de Syrte, pendant plus de deux ans, avant d’en être chassé fin 2016. En outre, le pays exporte son insécurité vers ses voisins, à tel point que les dirigeants du Sahel accusent régulièrement la coalition internationale qui a contribué à la chute de Kadhafi, d’avoir transformé la région en poudrière. Idriss Déby Itno, président du Tchad (voisin de la Libye), ira jusqu’à dire que Nicolas Sarkozy, alors président de la France et principal artisan de l’intervention occidentale en Libye, n’a pas «assuré le service après-vente». Entendre, prévu une solution de remplacement à Kadhafi, une fois ce dernier éliminé.

L’économie du pays se délite et le PIB recule à -61,4% en 2011. Les efforts de relance sont compromis en 2014 avec la reprise de la guerre civile et la récession replonge à -24%.

Conséquence de cette instabilité, l’économie du pays se délite et le PIB recule à -61,4% en 2011. Les efforts de relance sont compromis en 2014 avec la reprise de la guerre civile et la récession replonge à -24% (après un exercice négatif à -12,3%, un an plus tôt).

Selon la Banque africaine de développement (BAD) : « Après trois années de contraction économique, la croissance  du PIB devrait atteindre 55,1 % en 2017, grâce à la forte augmentation de la production pétrolière. Aggravée par le brutal déclin des cours du pétrole, la désastreuse situation sécuritaire, politique et humanitaire du pays a contracté le PIB réel de plus de 50 % en 2014, et celui-ci a continué à se contracter en 2015 et 2016, bien qu’à un rythme plus faible.» Mais les analystes restent conscients que le pays n’est pas encore sorti de l’auberge.

En somme, si le printemps arabe a été porteur d’un espoir d’enracinement de la démocratie en Afrique du nord et au Moyen-Orient, il n’aura été, en définitive, qu’une parenthèse et n’aura pas véritablement débouché sur un changement majeur, sauf exception notable de la Tunisie. Néanmoins, les divers mouvements qui parcourent ces pays, essentiellement portés par une jeunesse confrontée aux mêmes difficultés qu’avant ce mouvement, constituent des risques de résurgence.

Avec Ecofin Hebdo

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